Le premier janvier, le saint Antoine, la Toussaint, ma grand-mère faisait les «gazpachos». C'était un petit rituel, toujours pareil. D'abord, la petite grand-mère, habillée en noir depuis qu'elle est devenue veuve, avec un petit chignon en cheveux grises au derrière, le petit visage comme celui d'un oiseau peureux, convoquait tous les trois enfants autour de la table grande du salon. Alors, elle adoptait un aire solennel, réclamait notre attention, étendait une nappe blanche qui survolait un instant nos têtes jusqu'à atterrer doucement sur la table, et après, elle en mettait au-dessus quatre pièces de la pâte sèche que les enfants devions faire en petits morceaux. Elle en insistait à la grandeur, « comme un ongle, pas plus ! » répétait-elle plusieurs fois. Mon cousin le plus petit s'ennuyait rapidement et essayait souvent de finir très vite en faisant les morceaux trop grands. La grand-mère revenait et lui exigeait d'un aire sévère de faire comme nous, les plus grands.
Après, on allait à la terrasse où nous avions une cage, presque un volière, avec des poules et des lapins. La grand-mère prenait un lapin par les pattes, lui claquait un coup de main sec et précis et ma mère, armée d'un couteau énorme, coupait la peau des pattes et du ventre et en tirait comme si elle était en train de déshabiller quelqu'un. La viande rosée et saignant du lapin nous faisait un peu de appréhension, surtout la tête, plus encore parce qu'on savait qu'on allait la trouver dans l'assiette. Ensuite, la cérémonie d'éviscérer la victime se déroulait, où on a appris les premières notions de la biologie: le foie, les tripes, le coeur... On y assistait au sacrifice avec un silence révérenciel, les yeux figés par peur à nous perdre un détail.
À ce moment-là, on mettait la poêle au feu avec les ingrédients et après quelques minutes la senteur de l'huile truffée des aromes de l'ail, de l'oignon et du romarin, remplissait toute la cuisine. Les glandules des enfants commençaient à secréter des sucs, en annonçant la grande bouffe. Animés par la grand-mère, on partait à jouer en attendant le moment où toute la famille serait assise autour de la grande table du salon, rangée à cette occasion avec la vaisselle la meilleure, les serviettes en tissu brodé et le verrerie fine. À la fin, le vin libérait les mots, les rires, les discusions qui survolaient la réunion comme de petits papillons à mil couleurs.